Pendant des années, le no code a promis de démocratiser la création web. Il a tenu une partie de cette promesse — et en a trahi une autre, plus profonde. Aujourd’hui, les agents IA changent les règles du jeu d’une façon que personne n’avait vraiment anticipée.

Un terminal dans une agence de voyage
Il y a quelques années, je formais une équipe sur WordPress dans une agence de voyage. En arrivant dans les locaux, j’ai vu quelque chose d’inattendu sur les écrans des agents : un fond noir, des lignes vertes, et des suites de caractères que je ne reconnaissais pas.
C’était Amadeus — le système de réservation mondial utilisé par des dizaines de milliers d’agences à travers le monde. Pas d’interface graphique. Pas de boutons. Pas de menus déroulants. Juste des commandes à mémoriser, une syntaxe à maîtriser, et en échange : une puissance redoutable.
En quelques frappes, un agent pouvait interroger des dizaines de compagnies aériennes en temps réel, comparer des tarifs, réserver un vol, émettre un billet — le tout en quelques secondes.
Ce que j’ai vu ce jour-là, c’est un système conçu pour le dialogue direct entre l’humain et la machine. Aucune couche intermédiaire. Aucune simplification qui bride. Juste un protocole commun, partagé à l’échelle mondiale, entre les mains de ceux qui l’avaient appris.
L’arrivée des interfaces visuelles : le progrès qui ferme des portes
Les interfaces graphiques ont changé tout ça. Et c’était nécessaire — au début.
Pointer et cliquer plutôt que taper et mémoriser : c’était une révolution d’accessibilité. Des millions de personnes ont pu utiliser des ordinateurs sans jamais apprendre une seule commande. C’est un vrai progrès.
Mais quelque chose s’est perdu dans l’opération.
En rendant les systèmes plus accessibles, les interfaces graphiques les ont aussi rendus plus fermés. On interagit avec ce que le concepteur a prévu d’exposer — et rien d’autre. Les menus remplacent les commandes, les boutons remplacent les scripts, et progressivement, l’utilisateur perd la capacité de dialoguer directement avec le système.
Il ne pilote plus. Il navigue dans un parcours balisé.
Le no code : l’apogée de la fermeture
Le mouvement no code a poussé cette logique à son extrême.
L’idée de départ est séduisante : permettre à n’importe qui de créer des applications, des sites, des automatisations — sans écrire une ligne de code. Et sur le papier, ça marche. Des outils comme Webflow, Bubble, Zapier ou Notion ont permis à des non-développeurs de construire des choses utiles, rapidement.
Mais le no code a un angle mort majeur : la fermeture par design.
Chaque outil no code est une boîte. Une boîte ergonomique, bien conçue, souvent élégante — mais une boîte. Tu peux faire tout ce que le concepteur a prévu que tu fasses. Et rien d’autre. Quand tu atteins la limite, tu n’as pas de trappe de secours. Tu n’as pas accès au moteur. Tu dois soit accepter la contrainte, soit tout recommencer dans un autre outil.
Le paradoxe du no code, c’est qu’en voulant donner du pouvoir aux non-développeurs, il a créé une nouvelle forme de dépendance — plus confortable, mais tout aussi réelle.
Ce qui est en train de changer avec les agents IA
Depuis quelques mois, quelque chose d’important se passe.
Des outils comme Claude Code, Codex d’OpenAI, ou Cursor ne sont pas de simples assistants à la rédaction de code. Ce sont des agents capables de lire un projet, de comprendre son architecture, d’écrire du code fonctionnel, de l’exécuter, de corriger les erreurs — et de recommencer.
Et ça change radicalement la question du no code.
Parce que si un agent peut traduire une intention en langage naturel vers du code exécutable, alors la barrière qui justifiait le no code — « je ne sais pas coder » — s’effondre. Tu n’as plus besoin de savoir écrire du Python ou du Bash pour faire tourner un script personnalisé. Tu as besoin de savoir ce que tu veux faire. Et de pouvoir le décrire.
C’est exactement ce que permettait le terminal Amadeus — mais avec un niveau d’accessibilité radicalement différent.
On revient au terminal. Un terminal augmenté. Un terminal avec lequel on parle.
Ce que j’ai fait concrètement
Ces derniers mois, j’ai remplacé une vingtaine de services et d’applications par des scripts Bash créés avec Claude Code.
Des scripts pour :
- Convertir des fichiers audio en transcriptions structurées avec Whisper.
- Générer des rapports automatiques à partir de données WordPress via WP-CLI.
- Synchroniser des contenus entre environnements de développement et de production.
- Automatiser des exports et des sauvegardes selon des règles métier précises.
Chaque script est configuré exactement selon mes besoins. Aucun abonnement. Aucune limite imposée par un éditeur. Aucune interface qui me cache ce qui se passe vraiment.
Le résultat : je travaille plus vite, je comprends ce que je fais, et je ne dépends plus d’une roadmap produit décidée ailleurs.
L’avenir n’est ni le code, ni le no code
Ce qui est en train d’émerger, c’est quelque chose de différent des deux modèles précédents.
Ni le code brut, réservé aux développeurs qui maîtrisent la syntaxe.
Ni le no code fermé, accessible à tous mais enfermant par nature.
Mais un espace ouvert où l’intention suffit — à condition de savoir dialoguer avec le système.
Ce n’est pas de la magie. Il faut encore comprendre ce qu’on veut construire, avoir une logique de problème, savoir évaluer une solution. Les agents IA amplifient les capacités, ils ne remplacent pas le raisonnement.
Mais pour ceux qui sont prêts à réapprendre à dialoguer avec la machine — pas en mémorisant une syntaxe, mais en construisant une intention claire — les possibilités sont ouvertes comme elles ne l’ont pas été depuis le terminal des années 80.
Amadeus l’avait compris avant tout le monde.
Et WordPress dans tout ça ?
WordPress est particulièrement bien placé dans cette nouvelle donne.
C’est un système structuré — base de données, API REST, types de contenus personnalisés, taxonomies — qui peut être interrogé, piloté et enrichi par des agents IA. Sur plusieurs projets récents, j’ai implémenté WordPress comme nœud MCP (Model Context Protocol) : Claude peut lire, créer et gérer des contenus directement via des prompts structurés.
Ce n’est plus « WordPress avec un peu d’IA ». C’est WordPress comme couche de contrôle d’un système intelligent.
Le terminal est de retour. Et il parle WordPress.
Article publié initialement sur LinkedIn
